Quelle place pour le
féminisme en 2024 ?

Coup de griffe

Tribune du 8 mars 2024

Alors que la France vient de sacraliser le droit à l’IVG en l’inscrivant dans la Constitution – une décision certes symbolique très forte pour toutes les femmes, mais qui est loin de représenter une garantie absolue- et au moment où nous célèbrerons d’ici quelques semaines les 80 ans du droit de vote des femmes en France, la mise en garde de Simone de Beauvoir résonne avec toujours autant de vivacité : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique, ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez être vigilantes votre vie durant ». Comme j’ai pu l’observer, à Lyon comme ailleurs, à la question de savoir « êtes-vous féministe ? », la grande majorité des femmes que je rencontre répond fréquemment « oui, un peu ». Cette réponse m’a longtemps laissée dubitative. Comment peut-on se sentir seulement « un peu » féministe ?

Pourtant, loin d’appartenir aux néo féministes, le féminisme est une juste et noble cause.

Après tout, il s’agit simplement d’embrasser la cause des femmes, qui ne représentent non pas une minorité, mais la moitié de l’humanité. Les laisser prendre leur place dans le débat public, dans l’espace public, ni plus, ni moins, ne semble pas une aspiration disproportionnée.

« Féminisme, sororité, bienveillance, parité, débat public », figurent désormais sur la longue liste des termes galvaudés qu’il est urgent de réhabiliter si l’on aspire réellement et honnêtement à un plus juste et meilleur équilibre entre les hommes et les femmes dans notre société, dans la « Cité ».

 OUI, je l’affirme ici, les femmes ne sont pas encore assez présentes ni suffisamment visibles et audibles dans l’espace et le débat publics.

Nous en avons des traductions concrètes tous les jours. Trop souvent, nous en sommes toujours réduits à identifier les femmes par « la première femme à occuper » telle ou telle fonction, à compter le nombre de femmes dirigeantes, c’est encore plus vrai au CAC40. Ainsi à Lyon, dans le grand cycle des pionnières, après Julie-Victoire Daubié, la première femme française à obtenir son baccalauréat en 1861, Eugénie Brazier, première femme à avoir obtenu trois étoiles au Guide Michelin en 1933, ou Bernadette Isaac Sibille, première femme élue Maire d’arrondissement en 1983,  nous comptons toujours en 2024 notre lot de « première femme à exercer la fonction de » avec la première femme à exercer le poste de Directrice (régionale) de la Banque de France, la première femme Directrice de la centrale nucléaire du Bugey et encore la première femme nommée préfète du Rhône et de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Sans compter toutes celles que l’on écoute trop peu, que l’on dénigre ou que l’on écarte du débat public, à l’instar de la lyonnaise Hélène Duhoo et son projet Métamorphose Lyon qui propose pourtant une véritable vision écologique et d’aménagement apaisé pour la ville et la métropole lyonnaise.

 Il reste donc du chemin à parcourir dans de nombreux secteurs ou de multiples fonctions.

Surtout, les femmes doivent accepter de changer d’état d’esprit, de s’investir, de consacrer du temps pris sur autre chose, d’avoir outrageusement de l’ambition. Elles doivent être plus offensives, ne pas laisser leur place ou laisser filer leur chance. Elles ne doivent plus se cacher derrière un nombre incalculable d’excuses, pour mieux regarder passer le train de la vie des autres, ou rester en dehors des sujets qui comptent. Elles doivent aussi prendre la mesure des combats qui restent sur la table et ne pas tout confondre. Rappelons-nous qu’il existe en 2024 des situations effroyables en matière de droit des femmes. Bien sûr les violences sexistes, sexuelles et/ou intra-familiales faites aux femmes, les traites et des trafics sexuels de femmes, et plus largement, des violences abominables contre toutes les femmes et contre leur liberté -en Afghanistan, en Iran notamment- ou encore l’horreur absolue des viols de masse et des mutilations sexuelles, utilisés contre les femmes comme arme de guerre et de terreur, tels qu’ils ont été récemment perpétrés en Israël, lors de l’attentat du 7 octobre 2023, ou depuis cette date sur les femmes retenues en otage.

Tout cela nous le savons, mais nous n’en parlons pas. A tort.

« Est-ce que nous en faisons trop, ou carrément pas assez ? » Cette question, les femmes se la posent mille fois chaque jour dans presque toutes les circonstances de la vie. Dans leur vie personnelle, familiale, amoureuse, leur carrière professionnelle, leur envie de changement, leur quête de sens, leur féminité et leur relation au féminisme.

Il est temps, en 2024, de revenir à l’essentiel. Reposer les fondamentaux. Selon le Larousse, le féminisme est un « courant de pensée et mouvement politique, social et culturel en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes. »  En d’autres termes, c’est un sujet qui nous concerne tous. Le féminisme, nous y voilà. Ce mot pourtant sublime, qui s’est abimé par tant de dérives outrancières ou fourre-tout, pour servir les intérêts des uns (des unes ?) ou par pure ignorance et naïveté des autres, doit retrouver ses lettres de noblesse. Il nous appartient, femmes ET hommes, de lui redonner toute sa dimension universelle, et ne plus accepter une indignation à géométrie variable, selon les situations, les pays, les époques. Préférons l’action à l’agitation et la cacophonie. Choisissons le pragmatisme sur le dogme ou les idées ficelées. Encourageons les femmes à prendre leur vie en mains, positivement, sans les victimiser, sans les opposer sans cesse aux hommes. Trouvons ensemble les moyens de faire tomber les plafonds de verre, de faire évoluer les mentalités, de participer très concrètement à la vie de la Cité -sur les plateaux TV, dans les conférences, lors des nominations ou désignations de tout ordre. Défendons les femmes lorsqu’elles sont attaquées, et que leurs droits sont bafoués. Cessons les réclamations et les revendications. C’est plus que jamais « l’heure des femmes » pour reprendre le nom de la célèbre émission de Ménie Grégoire. L’heure d’être audacieuses. Soyons dignes des combats de nos mères et de nos grand-mères. Nous en avons aujourd’hui l’obligation, pour toutes celles qui sont encore empêchées.

Alexandra CARRAZ-CESELLI

Professionnelle des médias et des politiques publiques
Fondatrice de L’équipe des Lyonnes

Spécialiste des organisations publiques, entre sphères médiatique et politiques publiques, Alexandra Carraz-Ceselli a acquis de multiples expériences aux côtés d’élus et de chefs d’entreprises, une solide connaissance des circuits de décisions, des écosystèmes en présence, des systèmes de gouvernance, de la structuration de dispositifs complexes et des processus de recrutements des mondes public ou politique. Cette expérience, elle a souhaité la mettre au service des femmes, pour les encourager à prendre toute leur place dans le débat public, sans concession et sans victimisation, en créant L’équipe des Lyonnes, pour promouvoir un féminisme positif, exigeant, qui n’oppose pas les femmes aux hommes.