Le monde irait-il mieux
avec les femmes aux commandes ?

Coup de griffe

Tribune du 8 mars 2022

Derrière ce titre volontairement provocateur, mais non dénué de fondement à l’heure de cette journée internationale des droits des femmes en pleine crise internationale, il y a surtout l’idée qu’il est temps de faire bouger les lignes, de susciter réactions & prises de conscience, et surtout de contribuer directement à encourager les femmes à prendre leur place dans le débat public. 

Non, les femmes ne revendiquent pas d’être mieux que les hommes ou d’avoir plus de place dans l’espace public. Elles ne se sentent pas en compétition avec eux ou rivales. Elles ne veulent pas non plus bénéficier des places simplement parce qu’elles sont des femmes. Elles veulent, elles-aussi, les mériter et les obtenir sur la base de leurs compétences et de leur investissement personnel. Force est pourtant de constater que dans bien des domaines, sans les quotas ou l’exigence de parité, la place des femmes aurait peu évolué ou bien trop lentement. La place des femmes dans l’espace et le débat publics est aujourd’hui encore, loin d’être suffisante.

Mieux conjuguer l’espace public au féminin

Dans de nombreux secteurs encore, on observe que les places proposées aux femmes sont rarement les plus intéressantes ou les plus stratégiques. En entreprise, les femmes sont invitées à se positionner souvent sur les postes dits “ressources” ou “support”, et il aura fallu attendre la loi Copé-Zimmermann de 2011 pour obtenir une avancée significative de la place des femmes dans les conseils d’administration et de surveillance.

En politique, malgré la parité, elles n’obtiennent pas facilement les circonscriptions les plus favorables au sein des partis politiques, et on leur fait de la place plus par sens tactique que parce qu’elles sont plus légitimes sur un territoire. Les scrutins municipaux ou législatifs sont en ce sens les plus illustrant avec 39% de femmes à l’Assemblée nationale et 33% au Sénat, tandis qu’elles ne sont que 17% au niveau national à exercer le mandat de maire. Sur ce plan, les exemples locaux seraient presque encourageants : sur les 59 communes de la métropole lyonnaise, un tiers des maires sont des femmes, soit 20 contre 39 hommes. La Ville de Lyon fait figure de bonne élève, avec une parité parfaite homme/femme en comptabilisant les arrondissements et la mairie centrale, malgré des obédiences politiques différentes.

Lorsqu’il s’agit de dessiner ou d’aménager la ville, là encore les femmes sont encore souvent inexistantes des prises de décision. Recoins, passages ou parkings mal éclairés, équipements sportifs nécessitant beaucoup de force physique pour être utilisés, mobilier urbain mal implanté ou non adapté, longtemps la ville a été pensée et construite par les hommes. À Lyon, cela se traduit par des lieux dans lesquels les femmes peinent à trouver leur place du point de vue de la visibilité et de la sécurité, à l’exemple du quartier de la Guillotière où les hommes se sont approprié l’espace public, ou de nombreuses places comme l’Esplanade François Mitterrand à Confluence, où les bancs, positionnés au centre, avec la possibilité d’arriver à l’arrière des personnes assises, n’incitent pas à l’usage.

Dans l’espace médiatique, elles ont encore du mal à accéder aux plateaux TV comme expertes ou invitées – on l’a vu par exemple pendant la crise Covid, avec les experts “santé”… Les femmes sont d’une manière générale encore trop peu présentes dans les lieux, les instances, où se prennent les décisions. Elles se sentent souvent plus illégitimes et hésitent, lorsque les hommes osent plus facilement et s’imposent plus naturellement.

Réapprendre à faire bloc autour d’un socle commun

À l’inverse, la radicalisation de certains discours féministes dans le débat public heurte et interroge de nombreuses femmes, qui ne se retrouvent pas dans ces discours agressifs et s’inquiètent d’une dérive de la posture victimaire ou d’une vision décalée par rapport à la réalité française. La fracture des courants féministes sur la question du voile est par exemple l’un des marqueurs les plus frappants, avec les dégâts des slogans tels que “son corps, son choix”, ou l’absence de soutien des féministes à la jeune Mila, régulièrement insultée et menacée de mort , et qui publiait il y a quelques semaines encore une nouvelle vidéo de harcèlement sur les quais du Rhône.

L’histoire nous enseigne que chaque avancée sur le plan du droit des femmes -droit de vote, droit des femmes à disposer librement de leur corps- a été acquise de haute lutte, parce qu’elles se sont mobilisées pour aller les chercher. À l’heure où les droits et le sort des femmes sont remis en cause dans de nombreux pays, avec une violence effroyable, comme c’est le cas des femmes afghanes privées d’accès aux soins, à l’éducation, au travail, à toute forme de liberté, ou des femmes ukrainiennes jetées sur les routes de l’exode avec leurs enfants ou recluses dans des abris de fortune, pour ne citer que les exemples les plus tristement médiatisés du moment, les femmes, en France, doivent se rappeler qu’il n’y a pas d’avancée sans mobilisation individuelle et collective.

Sans se laisser illusionner par les grandes campagnes de communication opportunes et sans lendemain du 8 mars, supposées “sensibiliser aux inégalités femmes/hommes”, sans se laisser bercer par des mesures gadget ou anecdotiques, comme l’écriture inclusive, le budget “genré”, ou les cours de récréations revisitées sans cage de foot, les femmes, si elles veulent véritablement faire avancer leur place dans l’espace et le débat publics doivent se retrouver et s’engager à deux niveaux. Elles doivent apprendre à se mobiliser davantage, à l’exemple de l’Espagne où des millions de femmes se sont mobilisées ces dernières années, pour réclamer l’égalité salariale ou dénoncer les violences faites aux femmes, faisant fi de leurs divergences d’opinions, sociales, politiques, économiques, pour faire valoir leurs droits ensemble. Elles doivent aussi accepter que cet engagement passe par un investissement personnel plus important, en temps, en expertise, en savoirs.

Oui, le monde a besoin de femmes investies dans l’espace public. Les femmes sont légitimes à prendre la parole, à donner leur avis, à oser prendre des responsabilités, à s’engager dans le débat public. Elles doivent porter et assumer un féminisme combatif et positif, fondé sur l’apport de la mixité. Un monde fait d’hommes ET de femmes, qui encourage les femmes à prendre toute leur place dans le débat public, sans outrance et sans humilité excessives. Elles doivent l’apprendre, l’intégrer et ne plus le remettre en question. Un véritable air de changement semble aujourd’hui souffler sur la place des femmes dans le débat public, avec une prise de conscience des femmes elles-mêmes, qu’elles doivent désormais prendre davantage les choses en main pour se faire une place, sans attendre qu’on la leur donne.

*L’affaire Mila commence le 18 janvier 2020 lorsque Mila, adolescente de 16 ans, après avoir refusé les avances d’un internaute musulman devenu insultant à son égard, critique l’islam de manière virulente sur Instagram. Dès lors, elle est insultée et menacée de mort de nombreux internautes, qui l’accusent de racisme et se montrent lesbophobes (source wikipédia).

Alexandra CARRAZ-CESELLI

Professionnelle des médias et des politiques publiques.
Fondatrice de L’équipe des Lyonnes, pour encourager les femmes à prendre leur place dans le débat public.

Spécialiste des organisations publiques, entre sphères médiatique et politiques publiques, Alexandra Carraz-Ceselli a acquis de multiples expériences aux côtés d’élus et de chefs d’entreprises, une solide connaissance des circuits de décisions, des écosystèmes en présence, des systèmes de gouvernance, de la structuration de dispositifs complexes et des processus de recrutements des mondes public ou politique. Cette expérience, elle a souhaité la mettre au service des femmes, pour les encourager à prendre toute leur place dans le débat public, sans concession et sans victimisation, en créant L’équipe des Lyonnes, pour promouvoir un féminisme positif, exigeant, qui n’oppose pas les femmes aux hommes.